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Extrait du premier chapitre,

pages 18 et 19


Les philosophes qui m’ont marqué sont (...) ceux qui ont nourri l’unité et la diversité de mes interrogations. Mes philosophes, je le répète, ne sont pas tous des « philosophes », on y trouve des romanciers comme Dostoïevski, des mathématiciens et méta-mathématiciens comme Heinz von Foerster, des fondateurs de spiritualités et d’éthiques comme Jésus ou Bouddha et aussi le titan Beethoven qui exprime, en paroles, une philosophie profonde dans son « Muss es sein ? Es muss sein ! ».

Sans mes philosophes, je ne serais et ne saurais avoir qu’étonnements, horreurs, émerveillements ; avec eux, j’ai cultivé et formulé mes étonnements, horreurs, émerveillements. Ils ont nourri ma vie en nourrissant ma pensée, et ma pensée formée à partir d’eux a nourri ma vie inséparablement. D’où la nécessité aujourd’hui, je l’ai dit, de reconnaître mes dettes et d’exprimer mes reconnaissances.

Ma relation à la philosophie a été ouverte, et ne s’est jamais enfermée dans la discipline philosophie. Des connaissances historiques, biologiques, anthropologiques, physiques, mathématiques (de mon professeur d’histoire Georges Lefebvre à von Foerster) m’ont apporté quelques unes de mes idées philosophiques ; en retour, des philosophes (comme Héraclite, Pascal, Rousseau, Hegel) m’ont incité à me nourrir toujours plus de connaissances historiques, biologiques, anthropologiques, physiques, mathématiques. Je ne peux oublier non plus ma dette à des compagnons de vie, comme Dionys Mascolo, Robert Antelme ; à des compagnons d’aventure intellectuelle, comme Jean Duvignaud, Kostas Axelos, François Fetjö (au sein de ma revue Arguments), Claude Lefort et Cornelius Castoriadis ; aux amis du « groupe des Dix » (qui s’est réuni entre 69 et 76) : Jacques Robin en premier, Henri Atlan, Joël de Rosnay, René Passet, Michel Rocard, Jacques Sauvan... Puis sont venus les amis-frères de l’aventure de la complexité : Jean-Louis Le Moigne, Mauro Ceruti, Gianluca Bocchi, Oscar Nikolaus, et de nouveaux compagnons de tous continents.

En philosophie, comme d’ailleurs dans tous les domaines, j’ai été comme une abeille qui produit du miel de toutes fleurs. Ainsi, j’ai pris du pollen chez Kant, sans me plonger dans le kantisme, beaucoup plus chez Hegel, sans devenir hégélien. Cela signifie aussi que ma culture philosophique est lacunaire, sans être partielle, dans le sens où je n’ai jamais isolé mes connaissances philosophiques, j’ai toujours cherché à les intégrer à une démarche intellectuelle et existentielle, globale, reliante, contradictoire. J’ai cherché, trouvé, chez mes philosophes, des stimulations toujours, des illuminations quelquefois.

Mes philosophes m’ont aidé à me sentir relié à tous les domaines de la vie et de la connaissance, à rejeter ce qui rejette, à entretenir un sentiment infini de solidarité : ce que le Tao appelle l’esprit de la vallée qui « reçoit toutes les eaux en elle ». Mon cheminement spirituel est une aventure de quatre-vingt années, où j’ai fait de ma recherche subjective originaire de vérité, une recherche tous terrains, et de cette recherche tous terrains, une recherche de moi-même. Comme Héraclite, je peux dire : « Je me suis cherché moi-même. »

En cela j’ai échappé à l’imprinting culturel dominant, en particulier à l’injonction qui somme chacun de se spécialiser, de se consacrer au savoir émietté, parcellaire d’expert.

          Je suis resté autodidacte, alors même que j’apprenais tant de mes philosophes. J’ai été mu de moi-même par moi-même dans la recherche de mes vérités, et cet autodidactisme m’a conduit à trouver mes maîtres à penser. Je n’ai eu aucun maître à penser unique, mais une constellation d’étoiles maitresses d’Héraclite et Lao Tseu jusqu’à Breton, Bataille et von Foerster…

Chacun dans son enfance, s’est posé des problèmes primordiaux et indiscutablement philosophiques. Ces questions sont, chez la plupart des adultes, jugées naïves et inutiles. Pour ma part, les sources de ma curiosité enfantine sont restées vives, et sans cesse, je suis revenu, à mes questions adolescentes, qui sont les questions éthiques et philosophiques premières, de la vie, de la mort, du « qui somme-nous ? », « d’où venons-nous ? », « où allons-nous ? », celles des origines, du devenir, du réel, du sens et du non-sens.

C’est pourquoi cet ouvrage pourrait être suivi d’un autre : « Vers l’indicible ».


Edgar Morin

Mes philosophes

2011

Biblio-FM1


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