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KyrieEt si l'on reparlait du mystérieux éléêmosinaire?


Bien que notre Frère "7et +" ait apporté une belle contribution à la résolution partielle du mystère qui entoure cet étrange office, il m'a semblé intéressant d'aller un peu plus loin dans la compréhension de ce mot. En effet, quand on sait toutes les richesses et les aventures qui peuvent se cacher derrière l'étymologie du moindre vocable, il y a fort à parier que la recherche de l'origine de ce terme, apparemment fort savant, va nous conduire vers des horizons surprenants et par des voies insoupçonnées.

Mais avant de nous précipiter au hasard, commençons par le commencement et reprenons ce que nous avons appris jusqu'alors.

Nous savons que ce mot, en dehors de chez nous, n'est plus guère employé aujourd'hui, mais il arrive néanmoins qu'au détour de certains vieux dictionnaires un peu complets nous découvrions l'étymologie simplifiée de ce drôle de personnage, qui constitue l'une des curiosités du RER, c'est-à-dire du Rite Ecossais Rectifié cher aux francs-maçons, et non pas du Réseau Express Régional cher aux franciliens.

Nous savons encore que ce mot, difficilement prononçable dans sa forme classique, désigne en fait la charge bien connue d'Hospitalier, c'est-à-dire celle tenue par le Frère chargé d'entretenir le "lien du coeur" au sein d'un même Atelier. On sait même que ce mot provient du latin ecclésiastique "elemosyna", dont a découlé "elemosynarius", c'est à dire une sorte de

"Grand Aumônier", (car tout est "grand" en maçonnerie), comme le fut un certain Saint Jean

dit l'Elémosynaire au début du 7ème siècle, lequel reste la référence idéalisée de nos FF du

RER. Quant à notre Aumônier, il lui a fallu attendre quelques détours populaires de prononciations différenciées passant par almosina, puis almosne, et almosnier pour parvenir à sa forme moderne avec accent circonflexe pour remplacer le "s" disparu.

Alors, maintenant que nous avons notre point de départ, avançons, car il est bien évident, vu le "i grec" de la racine latine, que ce terme vient de plus loin.

En fait, le latin n'a fait que s'approprier la forme ancienne d'un mot grec " λεημοσύνη ",

(éleêmosúnê) dans lequel le fameux "y" représentait la translittération de l'upsilon majuscule et se prononçait "hu" et non "ou". (Lequel "Y" se prononce toujours "hu" en allemand, comme par exemple, dans "gymnasium"). Eleêmosúnê, qui dérive de "eλεημον" (eléèmon), c'est-àdire celui qui éprouve de la pitié pour, se traduisait par "compassion", puis a glissé vers l'expression "don charitable", qui est devenue plus tardivement "l'aumône" dans le vocabulaire chrétien, grâce à la forme latine vue plus haut. L'aumône prend donc un sens différent, puisqu'elle est le résultat du sentiment de pitié, conduisant celui qui l'éprouve à passer à l'acte, et à aider concrètement celui qui est dans le besoin.

Cependant vous conviendrez que nous n'avons fait qu'un petit saut de puce dans l'espace et le temps, et qu'il faut aller chercher plus loin encore l'origine réelle de ce mot.

Et là coup de chance, nous tombons sur une très vieille racine perdue dans le passé des langues indo-européennes, puisqu'il s'agit du mot "Eléos" (λεοV), qui signifie habituellement "pitié", et dont le verbe éleêo (eλεw) se traduit par "avoir pitié de". Tiens, tiens, voici une expression qui nous rappelle quelque chose de plus familier.

En effet, tout bon chrétien qui a assisté au moins à deux ou trois messes dans sa vie a été amené, souvent sans le savoir, à parler grec et à utiliser ce mot. Ainsi en est-il du fameux

"Kyrie eleison" (Κύριε λέησον) qui se prononçait Kurie éléêson, mais converti en grec moderne a rassemblé les anciennes graphies "ê, i, y", en un seul son "i". Ce Kyrie eleison

("Seigneur, prends pitié! "), qui existe au moins depuis le 4ème siècle, est un chant par lequel les fidèles acclament le Seigneur, c'est à dire le Christ, et implore sa miséricorde. "Venant juste après la préparation pénitentielle, le Kyrie n’est pas tant une prière de supplication qu’un chant d’acclamation qui nous introduit au Gloria qui le suit immédiatement." (Extrait du PGMR*) Aussi est-ce cette supplique du mendiant d'Amour face à Dieu (la racine "ελεώ", (éléo) est la même) qui fut choisie pour débuter la messe.

                   cliquer sur le lien..... link

Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

En effet, le terme "Eléos" (λεοV) "pitié", qui nous sert dorénavant de guide et de racine, désigne aussi en grec deux autres aspects sans aucun lien apparent. L'un indique une espèce de chouette, tandis que l'autre se rapporte à une table à découper.

On dirait que le mystère s'épaissit à nouveau!

En fait pour trouver la solution, il faut relier tout ce petit monde et remonter au sens primitif du mot qui serait, selon certains philologues, "la plainte, le gémissement". Ce serait donc le glaçant cri de la chouette qui aurait fini par lui donner son nom, et ce par un glissement progressif de la forme onomatopéique "eleleus" (ἐλελεύV), qui a donné "ulula" en latin et "hululer" en français. Ce cri peu harmonieux et plaintif a conduit naturellement à la "pitié", tant le chant nocturne de l'oiseau inspire sinon la frayeur (comme la chouette effraie, clouée aux portes des campagnes), au moins la mélancolie.

De là à appeler la table sur laquelle était découpées toutes sortes d'animaux supposés continuer à gémir sur leur bois de douleur, il n'y avait qu'un pas. Et ceci est d'autant plus pertinent que des cris de guerre, mais aussi de joie ou de transe de certains cultes à mystères, en particulier les fêtes bachiques et dionysiaques) reprenaient le cri de la chouette avec certaines variantes dont une "alala" (alala) est parvenue jusqu'à nous dans une parfaite homophonie : "Ah! là, là!", qui exprime aujourd'hui une nuance de regrettable fatalité et se dit dans un profond soupir de distanciation.

Gageons que c'est sans doute une telle exclamation qui permet quelques fois à l'éléêmosinaire, hospitalier mais découragé, de décompresser face à la lourdeur de sa tâche et à la douleur du monde.

TVF Al Ecker

chouette VM

 

Notes:


*PGMR : Présentation Générale du Missel Romain

JB Willermoz, "créateur" du RER, fonda la 1ère Loge de ce rite "la Bienfaisance" à Lyon. Mais comme elle portait mal son nom (les frais de réfectoire étaient lourds, les frères négligents manquaient le repas sans prévenir (sic), certains oubliaient de payer leurs cotisations…), le 25 juin 1775, les Frères, pour remédier au manque de solidarité, et donc de bienfaisance, se contentèrent de nommer un Frère Eléèmosynaire.

D'après "Un mystique Lyonnais..." d'Alice Joly (1938)

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