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Dom FranDominique et François

 

Le titre, volontairement énigmatique de cette causerie, a un but purement pédagogique, puisque sans doute vous a-t-il invités (habitués que vous êtes aux énigmes de notre TVBB) à jouer aux devinettes et à faire de nombreuses interprétations. Et chacun d'entre vous, selon ses connaissances et ses penchants naturels, aura pu voir dans ces deux prénoms, de grands personnages historiques, des contemporains connus, des hommes politiques, des membres de sa famille, ou que sais-je encore. Or, rassurez-vous, je suis resté dans le domaine qui est le mien, en dépit des surinterprétations que l'actualité, ou les souvenirs personnels pourraient nous suggérer de faire.

 

Alors pourquoi un tel titre?

En fait, puisque nous commençons une nouvelle année maçonnique il me parait logique d'ouvrir cette parole d'orateur en m'adressant plus particulièrement aux plus jeunes d'entre nous, (du moins sur le chemin de la quête intérieure) et donc parmi lesquels nos FF Apprentis sont plus spécialement visés. Mais les plus exercés peuvent aussi écouter, peut-être même avec bénéfice, car le sujet que je vais aborder ce soir est loin d'être toujours très clair pour tout le monde.

C'est pourquoi, je vais tenter de vous amuser, un peu, avec des symboles et de la symbolique.

En effet à chaque pas que nous faisons, nous entendons continument parler chez nous de symbolique, sorte de miraculeux sésame maçonnique, qui ouvrirait toutes les portes de la connaissance, sans même avoir rien d'autre à faire que lire et relire inlassablement notre rituel.

Or, que les pierres soient brutes, taillées, d'angle, cubiques avec ou sans pointe, qu'elles nécessitent le maillet et le ciseau, le niveau et l'équerre, et j'en passe, tout ce champ d'investigation ne nous fournit rien d'autre que des concepts plus ou moins familiers, qui nous aideraient, dit-on, à exprimer l'indicible. Ça c'est la théorie.

Sauf que telle pierre, tel outil, tel étoile ou tel arbre n'ont pas une signification parfaitement identique, selon que l'on est jardinier, marin pêcheur, comptable ou brigadier-chef, même si ces représentations symboliques, donnent effectivement à réfléchir et fonctionnent à l'instar d'un livre d'images pour enfant. Images qui prétendent agir en fait comme un raccourci, une sorte de boite à imaginaire, plus ou moins capable de nous conduire vers la rêverie, la contemplation ou l'introspection.

Vue ainsi, la symbolique serait donc plus apte à nous faire accéder à des sphères complexes de la Conscience (avec majuscule) sans les risques du manque de vocabulaire adéquat pour exprimer notre ressenti. Surtout, cette formule de contournement (née au moment de la réception des maçons dits acceptés dans les cercles des maçons opératifs) fonctionnerait comme une sorte d'espéranto, et aurait pour principal intérêt de ne pas mettre en concurrence des bagages culturels différents, permettant ainsi à chacun d'exprimer, par le même symbole, une idée fondamentale sur la manière de ressentir sa présence au monde.

Et Dominique et François me direz-vous?

J'y arrive.

Ainsi, pour ses défenseurs, la symbolique conduirait donc à la Connaissance, (avec un grand C), ce que les hermétistes nomment la Gnose, et le simple vocabulaire ne mènerait qu'au seul savoir encyclopédique et universitaire.

 

Oui sans doute, du moins pour ce qui est des premiers pas, mais nous sommes bien obligés de reconnaitre aussi, que toute tentative d'explication ou de partage avec tel ou tel interlocuteur passe obligatoirement par des mots, (c'est d'ailleurs ce que je fais en ce moment), mots qui ne sont pas toujours compris tels qu'ils devraient l'être, mais il en va de même avec les symboles qui ont, eux aussi, besoin d'une certaine rigueur et souvent de modes d'emploi. Car que ce soit avec les mots, ou avec les images, il n'est pas question de laisser vagabonder sa pensée dans toutes les directions, si l'on veut parvenir à partager l'essentiel avec autrui et à approfondir sa propre réflexion.

Par exemple parler de manière cohérente et compréhensible de Dominique et François.

Un peu de patience, ils vont arriver.

Aussi ne soyons pas dupes, aucun moyen de communication entre humains, quel qu'il soit, n'est idéal, et les symboles, au même titre que les mots, ont aussi leurs limites selon les interprétations que l'on peut en faire.

Je n'en veux pour preuve que la nécessaire existence de dictionnaires des symboles au même titre que nous trouvons des vocabulaires des mots.

 

Lorsque j'étais Surveillant, j'avais pris l'habitude de répéter à ceux qui avaient à subir mon enseignement temporaire, que rien n'était symbolique sur Terre ni dans les Cieux, sans le regard de l'Homme.

En effet, les textes parmi les plus anciens nous enseignent cette capacité extraordinaire que possède l'Humanité de nommer les choses et de construire des frontières, au propre, comme au figuré. Par exemple, si l'on se réfère à la Bible, (Gn.2,19 et suiv.) le premier acte que réalise Adam après sa venue au monde est la nomination du vivant. Mais il ne s'agit pas d'un simple étiquetage de magasinier pour l'aider à se repérer dans l'immensité du stock, il entreprend en fait une appropriation de l'essence des êtres, lui qui jouit de toute la connaissance de Dieu, puisqu'il n'a pas encore gouté à la Chute. Et Platon dans le Cratyle ne dit rien d'autre, puisque, pour lui, l'acte de nommer,c'est exprimer avec un mot la réalité spécifique des objets, propriété qui conduit à la science de l'étymologie, parfois si surprenante.

Dès lors, en tant que langage, spécifique certes, mais langage tout de même, il est évident que les symboles eux-mêmes renvoient à des références et à des chaines de pensée, qui sont liées à la fois à celui auquel ils s'adressent, mais aussi à celui d'où ils proviennent. D'où la nécessité d'avoir un minimum de culture commune pour espérer se faire comprendre.

Comme par exemple ce que représentent Dominique et François dans l'imaginaire de chacun d'entre nous.

 

Et sans aller bien loin, vous trouverez autant de FF qui vous expliqueront avec force détails tout le bien-fondé à entamer sa marche du pied droit et à placer Jakin à gauche, que vous trouverez de FF capables de vous justifier en toute logique exactement l'inverse.

Et si vous n'êtes pas convaincus par ce que je viens de vous raconter, je vais illustrer mes propos à travers une très courte histoire drôle,(du moins je l'espère) qui pourrait s'apparenter à une sorte de parabole, mettant en scène justement des représentants des fameux Dominique et François, lesquels, si on rajoute l'adjectif "saint" deviennent lumineux

Vous aviez deviné, je veux parler évidemment des communautés religieuses fondées par St Dominique et St François.

 

Voici l'histoire:

 

« Depuis des temps immémoriaux, deux communautés voisines – l’une de franciscains, l’autre de dominicains – se disputaient la propriété d’une très jolie chapelle du XIIème siècle qui, par les hasards des partages et donations successives, avait fini par engendrer une bizarrerie topographique tracassière, puisqu'elle se situait au beau milieu de la ligne séparative des deux domaines. Certes le chœur et le transept se trouvaient sur le terrain des franciscains, mais la nef et le narthex étaient bâtis sur le terrain des dominicains. D'où des heurts incessants, malgré les bienfaits de l'Esprit Saint.

Aussi, un beau jour, pour clore cette ancestrale querelle, les supérieurs des deux couvents décidèrent, dans leur grande sagesse, d’organiser une joute théologique, dont le camp vainqueur se verrait attribuer, pour les siens et pour le reste des temps, la pleine et entière propriété de l’objet du litige.

Mais les franciscains, méfiants de la faconde proverbiale des dominicains et de leur goût collectif pour les études, avaient demandé que chaque communauté désigne un seul champion, et que la dispute se déroule uniquement par geste et symbole, (nous y voici) sans qu'aucune parole ne soit proférée.

Les dominicains, un brin sûrs d'eux, trop peut-être, avaient accepté ce règlement un peu particulier, et désignèrent celui d’entre eux qui possédait le plus de titres universitaires et le savoir qui allait avec. Les franciscains, de leur côté, conscients de ne pas être les favoris, s'en remirent humblement au Ciel et confièrent leur sort à celui qui avait le bagage théologique le plus incertain, mais qu’ils appréciaient unanimement pour son bon sens pratique, à savoir le frère cuisinier.

Après tout, tant qu'à perdre, que ce soit avec panache et dans la fraternité.

 

Au jour et à l’heure convenus, les deux communautés se réunirent donc en terrain neutre autour de leurs champions respectifs, lesquels avaient été placés face à face, assis de part et d'autre d'une petite table. Le silence et les ferventes prières des deux communautés étaient, évidemment, à la hauteur de l’enjeu.

 

Le sort désigna le dominicain pour entamer la controverse.

Après un instant de réflexion, le regard noir et assuré, ce dernier posa sur la table une très belle pomme qu'il coupa en deux partie inégales. Son adversaire, visiblement étonné, fouilla dans ses poches et en sortit un petit quignon de pain, qu’il offrit en retour comme seule réponse. Surpris autant qu'agacé, le dominicain brandit alors un doigt inquisiteur en direction du cuisinier, lequel amusé, rendit le geste avec deux doigts pointés. Un peu interloqué mais sûr de lui, le prestigieux docteur leva son bras en écartant trois doigts. Semblant ne rien comprendre à ce manège, le cuisinier marqua sa désapprobation en claquant la paume de sa main gauche sur le poing serré de sa main droite qu'il tourna plusieurs fois. Alors le dominicain, perdant soudainement toute superbe, s’effondra en concédant la victoire au franciscain.

 

Un silence granitique semblait avoir figé les spectateurs, et aucune manifestation bruyante ne vint troubler cet instant solennel, qui clôturait une dispute multiséculaire. On procéda alors à la signature et à l'échange de documents, sans que rien ne vienne mettre un terme à la sorte d'hébétude qui avait tétanisé les membres des deux ordres mendiants.

Puis l'on se sépara.

 

Ce ne fut que plus tard, une fois les religieux rentrés dans l'intimité de leurs couvents respectifs, que les langues se délièrent et que les commentaires allèrent bon train.

Chez les dominicains, le champion dépité tentait de comprendre le déroulé de l'histoire.

- “Pensez donc, disait-il à ses frères, j'ai voulu inscrire la problématique présente dans les Ecritures et le monde profane, c'est pourquoi je lui ai tendu à la fois la pomme de la discorde des grecs et celle de la tentation de la Genèse. Et, qu'il choisisse l'une ou l'autre, et c'en était fini de la joute. Mais, miséricordieux, il brandit l'Evangile de paix en m’offrant le pain vivant de l’alliance nouvelle. Je lui rétorque alors que je me place sous la protection de l'Unique, le Père, qui saura nous aider à trancher ce conflit, et là sa réplique est fulgurante "n'oublie pas le Fils" ! Voyant qu'il se réfère entièrement au Nouveau Testament, je pensais l’abattre avec la Sainte Trinité, qui reste le Mystère insondable de l'intercession divine sur terre. Mais à ce moment il me foudroie avec le Mystère de l'Incarnation, c'est-à-dire de l'enfant Dieu faisant l'expérience de l'humanité par le ventre de l’Immaculée Conception ! Mes frères, sous des airs modeste et fruste, ce franciscain est le plus grand théologien du monde chrétien.”

 

Chez les franciscains, on faisait bombance et la liesse était à son comble, mais nul n'osait trop interroger le champion, de peur sans doute de rompre le charme. Finalement ce fut le frère cellérier, chargé de l'approvisionnement et sans doute le plus proche du vainqueur, qui le questionna. Et le cuisinier hilare et déjà passablement éméché, expliqua alors devant ses frères incrédules en même temps qu'admiratifs, comment tout cela était arrivé.

- “On a gagné mes frères, mais j'avoue que j’ai pas bien tout compris. Parce que quand il m’a collé ses morceaux de pomme sous le nez, j’ai cru qu’il avait faim et je lui ai donné un bout de pain rassis qui trainait dans ma poche, vu que c’est tout ce que j’avais de mangeable. Et voilà que pas content, au lieu de me remercier, il manque de me crever un œil avec son doigt, le bougre. Alors, moi, aussi sec, je tends deux doigts en fourchette pour ses deux yeux. Et lui qui croit me faire peur avec ses trois doigts, comme si j'avais trois yeux. Bon, je me suis dit, là, on va pas y passer la nuit avec tous les doigts des deux mains, et j'y ai fait comprendre qu’il était mal barré, et que si ça continuait comme ça j'allais lui foutre mon poing dans la gueule.

Non mais !"»

 

Décidément les voies du Seigneur sont impénétrables…, et pour parodier notre auvergnat Alexandre Vialatte : "C'est sans doute ainsi que Dieu est grand !"

 

J'ai dit TV

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