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Le mythe prométhéen

 

Nous avons vu la dernière fois à propos du 1er mythe mésopotamien intitulé "Lorsque les dieux faisaient l'homme…" avec le sens de jouaient le rôle de l'homme", (sans doute écrit vers -1700 avant notre ère), comment justement naquirent les hommes entre Tigre et Euphrate. Pourquoi ils furent créés, et comment leur statut changea au cours des âges. Et nous avons finalement vu comment les dieux (Enlil), fatigués de leur tapage, se débarrassèrent d'eux dans un effroyable déluge, dont seulement quelques-uns réchappèrent (grâce à l'ingénieux Enki).

- Dans cette version de l'explication du monde, les Hommes avaient donc été créés par nécessité, à la suite d'une révolte des petits dieux. Mais ils possédaient déjà une part divine, certes peu ragoutante puisqu'il s'agissait de la salive des dieux et du sang d'un petit dieu (Wé) mélangés à l'argile.

- D'autre part il fallut changer leur statut en cours d'histoire, car eux qui vivaient plus de 20 000 ans dans leur première version, devinrent tellement insupportables par leurs tapages que les Dieux durent les anéantir (sauf Atrahasis), puis modifier la série en moins robuste, à la durée de vie plus courte, et sujette aux maladies, famines et autres malheurs.

- Les hommes avaient donc été créés par nécessité, pour travailler et entretenir le domaine des dieux, à savoir la terre des origines, quand ceux-ci étaient seuls au monde.

 

Or, nous allons voir ce soir comment les grecs, environ 1000 ans plus tard, concevaient à leur manière les débuts de l'humanité.

Avant même d'entrer dans le vif du sujet nous verrons qu'une différence majeure apparait d'emblée, puisque les mésopotamiens se contentaient de dire qu'avant le temps des hommes, il y eut le temps des dieux sans aller plus avant dans leurs explications. Pour eux les dieux étaient là depuis toute éternité et ceci devait suffire à répondre à leurs questions d'alors.

L'autre aspect différent est que dans la version babylonienne nous sommes dans une histoire revue par la langue et la vision sémitique, et il y a déjà une sorte de notion de faute, d'inconduite, de responsabilité humaine, dans les malheurs qui sont arrivés aux Hommes.

 

Mais les grecs, eux, vont un peu plus loin et Hésiode dans sa Théogonie (Hésiode c'est vers le 7ème siècle avant notre ère) nous indique comment fut créé le monde que nous connaissons. Quand je dis le monde ce n'est pas exactement au sens d'univers comme nous l'entendons aujourd'hui, car ce tout global et exhaustif, n'existait pas encore dans la langue grecque archaïque.

Donc Hésiode nous indique qu'au tout début il y avait le Chaos, dont on ne sait pas de quoi lui-même résulte. (En grec Chaos signifiait originellement une immense béance, un abîme sans fond, et ce n'est que par la suite que ce mot prit son sens actuel de désordre).

Et de cette béance à l'obscurité infinie d'où tout provient, de ce Chaos donc et de ce Mystère, il sortit un jour Gaia (la Terre), qui semble ainsi s'être auto engendrée. Elle fut immédiatement suivi d'Eros, qui représente le principe de vie, la pulsion indispensable à la génération. Gaia créa alors seule, en parthénogenèse dirait-on, Ouranos (Uranus) c'est-à-dire le Ciel couvert d'étoiles, Ciel qui enveloppa aussitôt la Terre dans une étreinte amoureuse à partir de laquelle commence le monde sexué. C'est ainsi qu'Ouranos lui fit ses premiers enfants parmi lesquels les 12 Titans. (En plus des hécatonchires et des cyclopes de la période monstrueuse des origines)

Mais Gaia malgré toute sa généreuse fertilité était obligée de garder ses enfants en son sein, car Ouranos toujours collé à elle ne dégageait aucun espace. Dès qu'un rejeton osait se montrer il le jetait au Tartare. Aussi un jour Gaia en eut assez de cette situation sans lendemain et fomenta un complot avec ses enfants parmi lesquels un des derniers Titans, Cronos, accepta de l'aider. C'est avec une faucille fabriquée par Gaia elle-même que Cronos attend Ouranos et l'émascule précisément de la main gauche qui devint alors la sinistre (gauche, sinister en latin). Cet acte eut pour conséquence de faire relâcher l'étreinte de son père, qui s'éloigna de Gaia et créa ainsi un intervalle entre Ciel et Terre c'est-à-dire entre Ouranos et Gaia. Et Cronos (Saturne), je passe sur les détails, après avoir en quelque sorte tué le père, devint dieu suprême du monde à son tour. Mais il avait la fâcheuse habitude de dévorer ses enfants… (et comme il existait un Dieu grec appelé aussi Kronos avec un K, puis muni d'une hache ou d'un h qui était Dieu du temps, on fit vite le rapprochement et la confusion entre les 2 "KChronos" qui devinrent un seul, tellement la symbolique du temps dévorant les enfants qu'il engendre était tentante).

Heureusement tout a une fin, même les pouvoirs des Dieux et Rhéa épouse de Saturne-Cronos, parvient à sauver le dernier né, lequel allait devenir Zeus (Jupiter).

Et bien entendu, après des aventures échevelées et des batailles évidemment homériques, Zeus finit par prendre, à son tour, la place de son père Cronos. Ainsi vont les générations.

Or, ce qu'il faut bien voir c'est que Zeus, une fois parvenu au pouvoir, a l'intention de faire en sorte que ça change.

Car en ce temps-là, les hommes et les Dieux vivaient en commun même s'ils n’étaient pas identiques. Ils vivaient ensemble dans une vie qui était merveilleuse, c’était une sorte de paradis, d’Age d’or, nous dit Hésiode. Les hommes vivaient toujours jeunes, festoyant avec les Dieux, se nourrissant sans doute de nectar et d’ambroisie, ne connaissant ni la fatigue, ni le travail, ni la vieillesse, ni la mort, ni non plus la naissance. Ils restaient toujours comme ils étaient, jeunes, vigoureux et souples. Ils n’avaient jamais été enfants. Comment ils étaient venus? On n’en sait rien. (Une version tardive dit que Prométhée les aurait créés…)

Enfin, ils sont là et ils vivent comme les Dieux, ou du moins à côté d'eux.

Mais côté humain il n’y avait pas de femmes, puisqu'il n’y avait pas de naissance, et qu'il n’y avait pas de mort. Il y avait simplement une vie masculine dans une béatitude proche de celle des Dieux, et "tous les biens étaient à eux" dit le texte grec. C'est-à-dire que leur table regorgeait comme par magie de toutes les nourritures terrestres qu’on peut imaginer.

Je reprends ici une version d'un des plus grands hellénistes contemporains, Jean-Pierre Vernant. (Né le 4 janvier 1914 à Provins et décédé à Sèvres le 9 janvier 2007, il fut un historien et anthropologue français, spécialiste de la Grèce antique et plus spécialement des mythes grecs. Il a été professeur au Collège de France et l'un des héros de la Résistance).

 

Oui mais voilà, Zeus veut marquer son propre règne, et avec lui débute une ère nouvelle. Finie la comédie, on passe aux choses sérieuses... Ce n’est plus le carnaval, ni la pagaille et le n’importe quoi d'avant, il faut de l’ordre. Et l’ordre, ça commence par la hiérarchie, toutes les bonnes armées vous le diront. Zeus c'est lui le patron, et il entend bien faire le distinguo entre les Dieux et les Hommes. Il a vaincu les anciens Dieux et il organise le monde de façon ordonnée et hiérarchique. Chaque Dieu qui lui obéit, qui lui est soumis, possède alors son propre domaine, et il doit répondre de ses actes au "Patron", comme des sortes de ministres. A partir de lui pour reprendre une formule latine employée dans les grades supérieurs de la FM, c'est "Ordo ab Chao" la mise en ordre du monde à partir du désordre originel.

Alors, Zeus commence les réformes et organise tout ça en accord avec les autres Dieux qui lui ont remis les clés du Pouvoir. Il est le plus fort, le plus puissant, le plus intelligent. Il voit à l’avance tout ce qui va se passer. C’est à lui d’ordonner le monde. Et quand il voit ces créatures bizarres, ces humains, tous mâles en plus, qui vivent au milieu d’eux, qui ne sont pas des Dieux, qui sont inférieurs, qui ne sont pas non plus de simples animaux, il se demande bien ce qu'il va faire de ces types-là? Il faut aussi régler ce problème, cet entre deux mondes. C’est-à-dire qu'il va falloir donner aux humains une place définitive, entre les bêtes et les dieux. Comment on va décider ça ?

D'habitude pour distribuer les places dans l’univers, Zeus ne connait que deux manières, la force ou les accords. Dans un 1er temps, contre Cronos et les autres il les a battus dans une lutte extrêmement violente, qu'on appelle la "titanomachie". Puis il s’est arrangé avec les Dieux restants.

Mais il n'est pas question de se battre avec les hommes, c’est rien, ça ne compte pas. On ne va pas non plus signer un accord avec eux, ils ne sont pas assez dignes pour qu’on essaye de traiter avec eux d’égal à égal.

 

Alors, Zeus charge quelqu'un pour régler cette affaire. C'est un Dieu qui est désigné pour ça, un Titan, qui s’appelle Prométhée, (son nom signifie quelque chose comme "le prévoyant", celui qui a un coup d'avance, qui sent les choses) et qui joue le rôle du petit malin de service (un peu comparable à Enki/Ea, et plus près de nous à Tintin).

Il le convoque et lui dit :

- Toi qui a des idées sur tout et semble si proche des hommes tu nous règles ça rapidement.. Je ne sais pas comment, mais tu te débrouilles.

Alors Prométhée, qui somme toute est un enfant vis-à-vis de Zeus, met au point un plan.

Il réunit en assemblée les Dieux et les hommes, mélangés les uns aux autres, Prométhée arrive alors avec un des plus superbes bœufs qui puissent exister. Et là, en accord avec Zeus, on va immoler la bête de concours, et Prométhée va faire deux parts de cette impressionnante dépouille. Et chaque part devra, en quelque sorte, consacrer le statut qui est réservé d’un côté aux Dieux, de l’autre côté aux hommes.

Mais Prométhée c'est le gars roublard qui croit pouvoir rouler Zeus, et c'est en cela qu'il y a de l'enfance en lui, de l'immaturité.

  • Dans une première part, il a mis uniquement les os. Les os blancs complètement dénudés de toute chair. Et ces os blancs, il les a nappés à l’extérieur, d’une mince couche de graisse blanche appétissante et, dessous, invisibles, les os blancs, sur lesquels il n'y a plus rien à ronger.
  • Dans l’autre paquet, c’est toute la viande, tout ce qui est comestible, tout ce qui est bon à manger, la chair et "les entrailles lourdes de graisses", comme dit le texte, et il a enveloppé ça dans la peau de l’animal sacrifié, comme dans un sac. Puis il a placé ce sac qui contient tout le mangeable dans une partie de l’animal qui est, en grec la "gastère". La "gastère", (gastrique en français) c’est la panse, l’estomac, le ventre, c’est cet organe que nous avons sous le diaphragme et qui est celui de la mangeaille. Et cette « gastère », extérieurement, elle n’est pas très appétissante.

Prométhée fait donc malicieusement les deux parts, qui sont placées alors sur la divine table. A ce moment là Zeus s’amène, et Prométhée lui dit :

- "A tout seigneur, tout honneur, choisis! "

Zeus, qui sait tout, sait très bien que Prométhée essaye de lui jouer un tour, mais il entre dans le jeu. Il se dit in petto:

-"Tu veux jouer au poker avec moi, on va jouer", parce qu'il sait que Prométhée est aussi un dégourdi et capable de prévoyance. Deux Dieux rusés font donc une partie de dés et de cette partie de dés c'est le sort de l’humanité, son statut ultérieur qui en dépend. Zeus voit les deux parts, une superbe, avec cette graisse blanche qui reluit et l’autre plutôt repoussante avec cet estomac de la bête puante, visqueuse, grise. Naturellement il prend la belle part, il l’ouvre et voit que dedans Prométhée a mis, non pas ce que laissait supposer la belle graisse, la viande, mais les os blancs.

En réalité, je vous le dis tout de suite, cette part qui semble être la mauvaise est en fait la bonne. Parce que si les Dieux ont seulement les os ça veut dire que sur les autels, quand par la suite toutes les choses auront été remises en place, que les hommes seront chez eux, les Dieux chez eux, sur les autels, ce qu’on brûle, pour les Dieux, ce sont les os avec un peu de graisse. Par conséquent ce qui va nourrir les Dieux c’est le fumet, c’est les odeurs. Les Dieux n’ont pas besoin de chair parce qu’ils n’ont pas besoin de manger, parce qu’ils sont les immortels, toujours jeunes. (on a déjà vu ça avec les Mésopotamiens chez Atrahasis et Utanapischtim) Mais Zeus voit qu’en réalité, même si c’est le bon paquet pour les Dieux, Prométhée voulait le rouler. En gros Prométhée le prenait pour une courge, et Zeus n'aime pas ça du tout.

 

Un mot revient sans cesse dans la philosophie grecque du 4ème/5ème siècle, et qui prend naissance dans ces textes bien antérieurs, c'est l'Hybris, que l'on peut écrire "ubris" car c'est ainsi que le mot se prononce: ubrisse. (L'ubris c'est la démesure, c'est-à-dire chaque fois où l'homme ne reste pas à sa place, et se prend pour le maître de la Création. On a des exemples célèbres : Tour de Babel, Titanic, Twin Towers, et peut-être, ile Palmier, Tour de Dubai…). Et Zeus se dit, "Mon petit gaillard, tu vas me le payer".

 

Alors Zeus décide qu'à ce jeu de dupes où l'on cache la réalité, où tout fonctionne sur l'apparence, et bien il est capable lui aussi de s'amuser, et il va cacher à son tour quelque chose de crucial. Il décide de cacher le blé, c'est-à-dire la nourriture de vie, qui fait la différence entre  les hommes et les bêtes, c'est-à-dire le pain. Parce que les bêtes ne mangent pas le pain, les Dieux ne mangent pas le pain, et ce qui caractérise les hommes c’est qu’avec le blé ils font de la farine, ils font le pain et ils mangent le pain. C’est ça qui les fait vivre (le blé et la vigne donnent "le pain et le vin, fruits de la terre et du travail des hommes"). C’est ça qui dans leur corps fait le sang, le souffle, les humeurs, fait la vie humaine.

Le blé étant caché, pour avoir du blé, pour vivre, il va falloir faire quoi ? Ouvrir un sillon et y cacher la semence de blé, la graine, la sperma en grec. Il faut semer, cacher cette semence dans la terre pour qu’au printemps et au début de l’été elle germe. Autrement dit les hommes vont maintenant devenir des agriculteurs, ils vont transpirer sur la glèbe.

Zeus va encore plus loin tellement il est furieux, et il cache aussi le feu. Le feu, dont les hommes disposaient tant qu’ils vivaient avec les Dieux c’est le feu de Zeus, la foudre, infatigable et immortelle, qui n’a pas besoin d’être nourrie. Le feu toujours vivant comme les Dieux. Les Hommes profitaient de ça.

Et Zeus se dit si je leur cache le feu, ils ne pourront plus faire cuire la farine, ils ne pourront plus manger la viande qui est maintenant leur lot, la viande qui était dans la "gastère", parce qu’ils ne peuvent pas manger cru. Et donc, d’une certaine façon, il voue l’humanité non seulement au travail, au labeur sur la glèbe mais à la famine, ou à une vie qui serait comme celle des animaux, dévorer la viande crue.

L'homme vient donc de descendre de deux marches à cause de l'orgueil de Prométhée.

 

Mais Prométhée, dont l'inconscience n'a d'égale que son impudence, n’est pas du genre à se laisser faire facilement. Aussi quand il constate le désastre que son insolence a procuré, qu’est-ce qu’il fait ? Il réfléchit, et sans rien dire, il prend dans la main une tige de fenouil, enfin une sorte de plante apparentée au fenouil, une ombellifère appelée aussi une férule. Cette plante avec sa longue tige sèche fait comme une ombrelle, et voila Prométhée parti de la terre vers le ciel.

Zeus qui somnole sur son trône voit passer Prométhée avec son fenouil à la main. Alors il se marre en lui-même, et il se dit je l’ai bien eu l'autre gamin, et il lui fait un petit salut en passant. Salut!. Hop, et Prométhée lui rend son salut et continue sa route. Quand il arrive plus haut, sans qu’on le voie, il prend aux rayons du soleil, dit le texte grec, sperma puros, une semence de feu. C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas DU feu mais bien seulement d'une graine de feu. Il la met dans la tige de sa plante un peu bizarre puisque, dans cette espèce de fenouil, l’extérieur est vert mais à l’intérieur c’est au contraire complètement sec. Alors, si vous mettez une braise en haut de la tige, le feu se communique et gagne tout à l’intérieur de la plante sans qu’extérieurement on n’y voie quoi que ce soit.

Prométhée est là avec sa férule et sa braise, il revient en arrière, il passe à nouveau avec son ombrelle ridicule devant Zeus, qui soulève une paupière et rigole intérieurement:

- Salut, alors tu as fait ton petit tour mon mignon?

- Oui, oui, à bientôt.

Prométhée redescend et il communique la sperma puros, la semence de feu, aux hommes, qui se réjouissent aussitôt naïvement du tour joué à Jupiter. Ils allument leurs foyers, et préparent leurs repas. Et Zeus, sur son trône, sent peu à peu une odeur de brulé, il regarde en bas et voit tout d’un coup fumer toutes les maisons des hommes. Alors là… fureur totale. Il se dit

- "Ça y est, c'est encore un coup de Prométhée qui a profité de ma somnolence"… Alors, il appelle Prométhée, et il lui dit :

- "Toi qui veux jouer au plus malin avec tout le monde, tu vas voir ce qui va se passer. Tu vas payer ce vol du feu divin, et les hommes vont aussi le payer, car ce feu que je ne peux plus reprendre, ils devront le mériter et l'entretenir sans cesse".

C'est pourquoi dorénavant nous sommes obligés aussi de nourrir le feu pour le conserver, comme nous devons nourrir notre corps pour vivre et nourrir la terre pour pouvoir manger…

Fin du 1er acte

 

D'ores et déjà on peut tirer quelques réflexions de cette aventure.

 

Toutes les civilisations, tous les peuples, sont différents dans leurs traditions intellectuelles, mais il y a ce que Françoise Héritier, l’anthropologue qui a succédé à Lévi-Strauss, au Collège de France, a appelé "le socle commun". Le socle sur lequel tous les humains, quels qu’ils soient dans les civilisations les plus diverses, ont bâti leur réflexion. Quel est le socle auquel répond, sans poser la question sous cette forme, le récit grec d’Hésiode?

Et bien c'est de tenter d'expliquer avec son outillage, ses coutumes, ses environnements, la naissance du monde ou plutôt la naissance des hommes et la réalité immédiate qu'ils perçoivent.

A partir de là, de ces récits fondateurs, les hommes donnent du sens, comme on dit aujourd'hui, à leur existence, et ce sont ces récits qui identifient ensuite, dans leurs détails, les civilisations et les distinguent les unes des autres.

 

  • Ainsi, par exemple, si je suis persuadé posséder une étincelle divine j'en déduis que je ne suis pas comme les bêtes qui, elles, sont là naturellement, par génération quasi spontanée, sans vouloir particulier, ni d'elles ni de quiconque. Aussi, je vis rassuré, et je vois alors un ordre du monde, une logique dans la Création, et je me dis qu'après ma mort terrestre je retrouverai sans doute cette origine divine. Je m'attends logiquement à un après moi.
  • Mais si plus tard, dans le 19ème siècle prométhéen, on m'explique que je descends du singe, que ma planète est banale et n'est pas le centre du monde, ma vision de ma place dans l'univers est grandement changée. Je ne suis plus dans le même espace temps qu'autrefois, je suis alors dans le hasard et l'absurde. Et ma part divine rétrécit jusqu'à disparaître avec le désenchantement général du monde. C'est pourquoi le monde va mal, parce que les hommes vont mal depuis qu'ils ont tenté de voler le feu aux dieux. Ce feu là c'est par exemple d'expliquer "scientifiquement" non seulement comment nous sommes ici, mais aussi pourquoi nous y sommes. Et la réponse est, dans cette occurrence, nous (n')y sommes pour rien.

Bien sûr le monde n'allait guère mieux avant, mais les certitudes eschatologiques aidaient à supporter le quotidien.

Et le 21ème siècle va encore plus loin dans la "blessure narcissique", puisqu'il dit même que les hommes sont le résultat de processus aléatoires, de réactions physico-chimiques qui auraient pu ne pas exister.

Bref, sauf à être inconscient et illogique, il est évident qu'à ce compte je ne suis qu'un bien prétentieux tas de viande, qui se donne des airs parce qu'il est capable de parler et d'écrire ou de faire de l'art… Mais qu'est ce que l'art, et pour qui, pour quoi?. Et l'on descend d'une marche, même si l'on fait semblant de se suffire à soi-même.

 

On voit mieux ainsi qu'il n'est pas indifférent que ce mythe de Prométhée ait resurgi, après quelques 2000 ans de sourdine, à partir des 19ème et 20ème siècles. Juste au moment où l'Homme va tutoyer les Dieux et même vouloir s'en débarrasser. Et Marx, en 1841 choisit Prométhée pour sujet de thèse, parce qu'il semble être le dieu qui abhorre tous les dieux. C'est du moins l'interprétation moderne d'en faire le mythe de la connaissance, de la recherche insatiable à se dépasser, à s'affranchir de toute contrainte, surtout cléricale, à maîtriser tout ce qui est dans notre environnement et au-delà, à user de la démesure, à vouloir être dieu.

Ce mythe prométhéen sert de justification au Progrès et à l'indépendance de l'homme, y compris jusque dans sa propre reproduction. C'est le tout, tout de suite.

Alors qu'au temps des grecs ce mythe était une mise en garde contre l'hybris (ubris), cette démesure qui nous guette quotidiennement, comme l'indique le fameux "connais-toi toi-même" de Socrate, qui n'était rien d'autre qu'une injonction du style "reste à ta place" travestie par les interprétations psychanalytiques modernes. Les mythes sont édifiants et importants pour construire une civilisation, mais à la condition qu'ils ne soient pas lus à l'envers, ou retournés comme une vulgaire chaussette.

 

Si Prométhée nous émeut par sa révolte et ses apparentes passions civilisatrices, il porte en germe ses propres dérives: le fantasme de toute-puissance, l’arrogance, la dette voire la régression qu’il induit par son don (sa bonté n’est pas innocente), la perte du sens de l’Histoire (à travers la chimère d’immortalité). Les écueils de Prométhée sont-ils si éloignés de nos tourments de ce début de millénaire? Les lois de la thermodynamique le martèlent pourtant, tout se paye comptant à la banque de la Nature, comme le mythe l'indique lui-même.

Le prométhéisme c'est la conviction insensée que l’homme a la capacité de rivaliser avec les dieux - et avec Dieu -, de leur disputer leur puissance; qu’il ne fait pas partie de la nature, mais qu’il occupe par rapport à elle une position de surplomb.

Il prétend y être placé comme un suzerain, et avoir vocation à se mesurer à elle, à la dominer, à l’exploiter, à la transformer. Il s’agit là d’une certitude si bien ancrée que l'on ne parvient même pas à s'imaginer que "la biosphère est plus complexe que l’intelligence qu’elle a engendrée".

Témoignant de cette "mégalomanie puérile" commune à toutes les nations dominantes au cours des âges, le prométhéisme flatte en nous l'idée selon laquelle nous sommes "nés pour régner, non pour geindre" ni nous soumettre. 

 

Triste illusion!

 

 

" We are the champions…" chantent les gréco-romains d'aujourd'hui …

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