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L'an dernier nous avions effectué un vaste périple à travers l'Histoire des hommes, et sans doute vous souvenez-vous que le 1er épisode des "Racines du Ciel", comme le dernier d'ailleurs, mélangeait volontairement les faits objectifs des événements historiques, avec les matériaux du mythe. Ces deux extrêmes nous prouvant, si cela était nécessaire, que la manière de voir le monde, au-delà des apparences immédiatement perceptibles, n'était pas si différente malgré quelques 3 ou 5 millénaires de distance.

C'est ainsi que nos premiers pas nous conduisirent en compagnie de Gilgamesh du côté de la Mésopotamie Babylonienne vers 1200 ans avant notre ère. Quant au dernier épisode des mêmes "Racines" il nous amena à parler de la science actuelle de l'univers, elle-même fortement imprégnée du mythe de nos origines et de tout ce qui nous entoure. "Mythe" que nous préférons appeler la théorie de la naissance de l'univers, puisque, science aidant, et même si l'on n'y comprend pas grand-chose, il semblerait qu'aucune Transcendance ne soit en cause dans cette affaire…

Peut-être!


Evidemment, lorsque nous évoquons aujourd'hui les termes de mythe et de mythologie, les sens que nous leur donnons n'ont plus rien à voir avec les fonctions qu'ils recouvraient dans les sociétés archaïques de nos très lointains ancêtres. D'ailleurs, et même sans le vouloir, la plupart du temps nous avons tendance à considérer ces récits avec une certaine condescendance, et nous ne savons trop quelle attitude adopter vis-à-vis de ces drôles d'histoires. Généralement les opinions sont relativement indifférentes et considèrent la mythologie comme des contes pour grandes personnes un peu naïves, avec tout le merveilleux de la fable plus ou moins moralisatrice que l'on peut trouver derrière ces extravagantes aventures. Pour d'autres, cependant moins nombreux, ils sont à prendre quasiment au premier degré, et beaucoup de nos théosophes ou gnostiques modernes y voit matière à gloser sur un introuvable âge d'or ou la preuve, toujours discutée, d'une religion primordiale, de contacts avec des anges, de grands initiés ou autres phénomènes extra terrestres. Comme quoi, selon les époques et leur cadre de référence, les Dieux se baladent en toutes choses ou bien dans les nuages, à pied, à cheval ou en soucoupes volantes…


Or, si nous voulons vraiment essayer de comprendre pourquoi le mythe existe et comment il fonctionne, il nous faut faire un double effort, celui de l'oubli et celui de l'imagination.

En effet, nous avons au moins un point commun avec nos plus lointains ancêtres humains, c'est que, comme eux, nous appartenons à la même classe des mammifères primates hominidés du genre homo et de l'espèce sapiens, ce qui sous entend que nous partageons 100% des mêmes caractéristiques génétiques, et sans doute 90% au moins des caractéristiques psychologiques fondamentales. Le reste n'est que le résultat de notre environnement, c'est à dire de notre éducation.

C'est pourquoi, chaque fois où nous tentons de nous mettre à la place de nos plus anciens prédécesseurs, au moins pour les 10.000 dernières années, (date des premières urbanisations) il y a fort à parier que nous ne faisons pas d'erreur massive d'interprétation, compte tenu d'un certains nombre d'éléments de preuves laissés dans le sol, et dans les documents écrits depuis 5.000 ans; et d'autre part parce que nous pouvons presque parfaitement ressentir, avec un peu de bon sens, ce que pouvait ressentir notre F:. humain d'il y a 8.000 ans du côté d'Uruk (Irak),  de Çatal Höyük (Turquie), ou de Jéricho (Cisjordanie).

Ainsi nous faut-il faire le premier effort d'oublier qui nous sommes aujourd'hui, entouré d'outils, d'objets, de représentations et de savoirs de toute sorte, et le second effort de faire marcher notre imagination et notre bon sens pour essayer de voir le monde tel que l'homme du néolithique le voyait à son époque.

Ce n'est qu'à partir de cette double démarche que le mythe commence à prendre un peu plus de sa signification.


Imaginez, … "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar,"…nous dit Gustave Flaubert dès la première ligne de Salammbô. Et ceci nous invitait déjà au rêve…

Alors, imaginez encore, et oubliez-vous quelques instants.

C'était quelques milliers d'années avant l'invention de l'écriture, entre l'Indus et l'Euphrate, juste après la dernière période glaciaire de la fin du pléistocène.

Les sols gelés avaient peu à peu laissé la place à d'immenses espaces plus ou moins verdoyants, les animaux sauvages changeaient de place, les mammouths disparaissaient, les rennes migraient vers le nord, remplacés par les cerfs, les sangliers et les loups. Les hommes rejetés au gré des glaciations, vers les zones les plus vivables de l'Europe actuelle, et souvent repliés dans des cavernes ou des abris de fortune reprenaient leurs migrations vers des terres plus septentrionales. Encore quelques siècles ou millénaires, selon les lieux, pour que l'agriculture se mette en place jusqu'à favoriser ça et là de sporadiques foyers de sédentarisation.

C'est ce qui se passa particulièrement dans le "croissant fertile" et dans ce qui allait devenir la Mésopotamie. Ainsi homo sapiens ne voulait plus être le jouet de la nature, mais prendre son avenir en main.

De prédateur itinérant il s'installait progressivement cultivateur et éleveur.

Alors imaginez toujours, vous appartenez à un groupe, un clan d'une dizaine d'individus, (rarement plus d'une vingtaine), et vous vaquez quotidiennement à vos occupations favorites, et surtout indispensables, consistant à 80% à subvenir à vos besoins et à ceux des vôtres.  D'un éternel nomade, chasseur et pêcheur, vous devenez peu à peu pasteur, même si vous n'êtes pas encore complètement sédentarisés. Alors vous marchez, à l'instar des animaux migrateurs, au moins 2 fois l'an, sur de grandes étendues, entrecoupées de points d'eau, sans voir âme qui vive. Tout juste si de temps en temps vous relevez des traces de vos congénères ou les fumées d'un campement, dont vous vous méfiez comme de la foudre. Ainsi, vous comme eux, vous vous épiez de loin, et vous vous évitez, chaque fois que possible, très précautionneusement.

Mais dans les moments de repos, au plus profond des cavernes où d'autres avant vous ont peint des figures énigmatiques, ou lorsqu'après avoir perdu un être cher ou risqué votre vie pour que la nourriture abonde, vous prenez le temps de vous poser quelques questions. Vous vous interrogez sur la vie justement, la mort, la maladie, les proches qui naissent et disparaissent, et votre environnement général. Vous, qui ressentez la précarité de l'existence, et vous qui vous sentez si proche de l'animal que vous devez tuer pour survivre.

Vous qui êtes en résonnance avec votre monde. Vous connaissez les plantes qui nourrissent, celles qui guérissent et celles qui font mourir. Vous observez le ciel changeant et les nuages qui passent. Le bruit du tonnerre et le souffle du vent sont des mystères aussi grands que ces drôles de flammes, qui brillent dans la nuit au dessus de votre tête. Le soleil vous accompagne le jour, et la nuit s'éclaire cycliquement grâce à la lune. Déjà les grands repères universels de l'Humanité sont en place dans votre univers d'alors. Les points cardinaux, marqués aussi par certaines étoiles, vous guident naturellement en suivant la course du soleil.

L'agriculture, de l'amidonnier puis de l'engrain entre autres, vous oblige et vous permet une vie sociale plus intense.  Il vous a fallu entrer en relation avec davantage de vos contemporains, et ceci vous amène peu à peu à vous construire des abris plus durables. Il s'agit de grandes cabanes communes aux murs de pierres, où peuvent vivre 20 ou 30 personnes à la fois. Alors vous installez là, non seulement les vôtres, mais des clans plus ou moins proches, qui échangent avec vous, vous questionnent, et vous permettent de partager le travail, les savoir-faire et la défense de vos nouvelles propriétés. Car la convoitise guette chaque jour, et les hordes de nomades attirés par les stocks de nourriture que vous accumulez, en attendant les prochaines froidures, vous procurent de nombreux soucis.  Bref, la vie quotidienne devient différente.

Vous avez commencé à domestiquer certains animaux, vous procédez à des cultures vivrières, vous organisez des échanges entre ce que vous avez contre ce qui vous fait défaut. Bien que l'idée de chef soit quasi naturelle et déjà très ancienne, vous avez dû, plus précisément, hiérarchiser votre petite installation, sorte de village sans rue, qui plus tard deviendra peut-être un embryon de ville importante de quelques milliers d'âmes.

La spécialisation de chacun fait des progrès chaque jour selon les talents des uns et des autres. Il y a ceux qui cultivent la terre, ceux qui maitrisent la fabrication des outils et des armes, ceux qui savent préparer et tanner les peaux des animaux morts. Les femmes, spécialisées dans la cueillette et l'élevage des enfants restent le plus souvent le point central du foyer. Elles représentent le mystère de l'enfantement et de nombreuses statuettes attestent de l'existence de culte aux déesses mères. Certains commencent à savoir tisser des vêtements en fibres diverses, tandis que d'autres deviennent potiers et céramistes pour entreposer les vivres. La sédentarisation s'affirmant davantage, il se crée naturellement des spécialités, parmi lesquelles les premières confréries dans l'art de construire en dur. Peut-être naissent alors les ancêtres de la Maçonnerie.

Avec l'accroissement des clans, bientôt la communauté s'organise entre gouvernants et gouvernés, pour régler les inévitables conflits de la vie en société. Mais aussi puissant que soit le Chef, il doit nécessairement s'entourer, bien sûr de guerriers, avec tous les risques que cela comporte pour le pouvoir, mais aussi de gens qui connaissent le ciel, apaisent les éléments mécontents et savent prédire si les récoltes seront bonnes.

Ceux-là sont en même temps exorcistes, guérisseurs et astrologues. Devenus rapidement indispensables, ils s'approchent au plus prés du pouvoir. Déjà ils marmonnent des litanies incompréhensibles, et revêtus d'accoutrements bizarres se chargent d'entrer en contact avec l'invisible. Des espaces sacrés, choisis parce qu'en "ces lieux souffle l'esprit" écrivait Maurice Barrès dans la "Colline inspirée", leur sont bientôt réservés. Là, coupés du quotidien, ils se livrent en secret à des rituels étranges, qui échappent aux communs des mortels. Ils voient et savent des choses que personne d'autre ne distingue. A certaines occasions importantes ils font alors des récits fabuleux sur la manière dont s'est constitué le monde qui nous entoure.

Puis les villes grandissent et dressent autour d'elles d'immenses fortifications les mettant plus ou moins à l'abri de la convoitise. L'organisation sociale devient de plus en plus complexe, les métiers se développent et deux pouvoirs cohabitent; celui du Palais qui commande à la terre, grâce à l'armée et à l'administration, et celui du Temple qui converse avec le ciel, et dispose néanmoins d'un personnel nombreux et de possessions foncières diverses.


Ainsi, à travers les siècles et les millénaires d'errance, selon les lieux et les époques, les hommes se sont raconté de multiples récits destinés à faire taire leurs angoisses et à essayer de comprendre les pourquoi du comment de l'existence. Or, même si les grands rassemblements de foule n'étaient pas la principale occupation de nos ancêtres du néolithique, il arrivait de plus en plus souvent que des contacts s'opèrent à l'occasion de rencontres fortuites, d'échauffourées de hasard, d'échanges organisés ou de fêtes votives. Dans ces situations particulières chaque groupe échangeait sur sa vision du monde, et contribuait à la fois à fixer certaines histoires communes, en même temps qu'à enrichir les traditions de chacun.

Car ce qu'il faut bien voir, c'est que sans l'aide d'instruments compliqués, sans physique, ni chimie, ni science en générale, à part l'observation attentive du paysage et des phénomènes naturels, les premières histoires des hommes, fonctionnaient comme les premières tentatives rationnelles d'expliquer "l'ici et maintenant". Ils ne possédaient qu'un seul outillage comparable au notre, à savoir leur cerveau et leur imaginaire. Ils avaient par exemple observé que parmi les candélabres du ciel certains semblaient immuables, comme attachés sur "la sphère des fixes" diront plus tard les grecs, alors que d'autres vagabondaient dans l'espace d’où leur appellation de "Planète". Quel habitant des villes d'aujourd'hui est capable d'en faire instantanément la distinction?


Et voici qu'arrive l'invention de l'écriture, qui va bouleverser le monde. Bien sûr dès l'origine elle sera conçue comme un outil pour compter les biens et les bénéfices, puis normer la vie sociale. Mais très vite elle va s'échapper de l'administration et des milieux religieux pour consigner les histoires les plus massivement répandues. Celles qui depuis des siècles et des millénaires s'étaient transmises de bouche à oreille, le soir, autour des bivouacs. Avec la sédentarisation, ces histoires deviennent quasi officielles selon les ethnies en présence, et s'affirment comme les marqueurs primordiaux entre les diverses civilisations.

Soudain l'écriture n'exprime plus seulement des quantités ou des interdits, mais elle rend visible les mots les plus abstraits, les récits les plus fantastiques, elle permet de se voir penser et de délimiter son champ d'existence.


Aujourd'hui, contraints et stressés dans des villes de plus en plus gigantesques, et pour lesquelles notre lointain bagage psychophysiologique ne nous a pas habitués, nous avons à peu près tout oublié de l'essence même de notre nature. Nous vivons entassés dans des proximités aliénantes, entourés de milliers de semblables étrangers à eux-mêmes, et de milliers d'objets qui nous servent plus ou moins de prothèse ou de consolation. C'est pourquoi, définitivement séparés de nos arrières-arrières cousins par plus de 200 générations, nous avons perdu le sens profond de ces récits fondateurs qui ont structuré nos civilisations jusqu'à nos jours.

Désormais ces histoires sacrées, pour eux, sont devenues le vieux fond mythologique de l'humanité, dans lequel nous ne puisons plus des règles de vie, mais seulement des idées de spectacle.


Essayons de faire en sorte pour qu'elles restent pour nous, sinon des histoires sacrées, au moins  de sacrées histoires.


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