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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 18:18

Voici, comme promis, le troisième épisode, mais... ce n'est pas le dernier ! Il y aura donc une quatrième partie.

Le Bijou du Maître de cérémonie [III]
Le Bijou du Maître de cérémonie [III]

Nous venons de voir, au cours des deux épisodes précédents, que les bâtons, les cannes et les épées, se justifient plus ou moins logiquement, selon que l'on s'attache à la tradition monarchique ou à la conquête révolutionnaire, et d'ailleurs ceci, par de curieuses interversions du sens de l'Histoire.

Mais disant cela, vous conviendrez aussi que nous nous sommes contentés, jusqu'alors, de nous appesantir sur la seule surface des choses, puisque nous n'avons fait que décrire et expliquer une vulgaire babiole, une épinglette de bazar, dont les attributs ont la fâcheuse tendance de se modifier avec les époques, les modes, les rituels, les obédiences et les directives circonstancielles de personnages en cour.

Or, si je comprends fort bien que l'iconographie peut avoir une certaine importance pour soutenir la pensée, la foi ou le raisonnement des adeptes, il n'en demeure pas moins vrai que c'est à partir de la doctrine, des principes et des préceptes, et mieux encore par des exemples, que l'on peut véritablement fonder une démarche originale, une nouvelle façon de voir le monde et de se comporter avec ses semblables. Et, de la même manière que ce n'est pas l'habit qui fait le moine, ce n'est pas non plus le triangle qui fait la Maçonnerie, ni même le tablier qui crée le Maçon, et encore moins l'insigne qui justifie le Maître des Cérémonies...

Aussi devons-nous faire l'effort de "sortir de la caverne" platonicienne, même s'il nous en coûte davantage aujourd'hui, où nous sommes confrontés à un quotidien continûment mis en "spectacle". En effet, c'est en quittant le monde des apparences, des colifichets, de la verroterie, du brouhaha, de l'insignifiance, et donc en entrant dans l'intime de nos propres convictions et au plus profond du réel de notre existence, que nous pourrons apercevoir des réponses quant au pourquoi de notre présence au monde. Par conséquent, il me semble indispensable, au-delà de la médaille, du cordon ou des oripeaux attachés à telle ou telle fonction, d'aller explorer ce qui donne vraiment sens à cette charge de Maître des Cérémonies.

Aussi revenons aux fondamentaux, comme on dit en "ovalie"…

 

 

Le Bijou du Maître de cérémonie [III]

Le Grand Maitre des Cérémonies de France.

 

Historiquement, le Grand Maitre des Cérémonies de France, que nous avons aperçu brièvement au début de ce travail, était l'héritier de fonctions royales prestigieuses, certes, mais il avait surtout une vocation "administrative et protocolaire" dirait-on aujourd'hui.

Alors pourquoi, soudain, cette rupture dans les usages de la royauté?

Une fois encore, il va nous falloir faire un peu d'histoire.

Même si, depuis la Révolution française, nous avons tendance à mettre sous le même vocable générique "d'Ancien régime" environ 1000 ans d'Histoire très diverse, il faut bien voir que jusque vers la fin du 15ème siècle, la royauté s'exerçait, en France, au sein d'un entourage restreint, de proches, de conseillers et d'amis, loin de toute idée de cour. Et, si "C’est bien François 1er qui institua les premiers rudiments d’une étiquette, celle-ci demeurait bon enfant. La cour de François 1er était marquée par les derniers reflets de l'âge de la Chevalerie, c'est-à-dire que le Roi n'était que le premier de ses gentilshommes et restait accessible à tous. Les gentilshommes présents à la Cour étaient davantage des compagnons d'aventures que des flatteurs enrubannés" (d'après Marie-Lan Nguyen, Mémoire de Maîtrise Université Paris-IV Sorbonne. 1999).

Sous Henri II, Catherine de Médicis tenta de mettre en place une étiquette un peu plus stricte, mais qui ne put s'établir durablement, en raison des troubles intérieurs et des guerres de religion, qui mettaient le royaume à feu et à sang. Ainsi, sous Charles IX, par exemple, les appartements du roi étaient quotidiennement envahis par une populace de rustauds, d'intrigants, de curieux et de courtisans, dont l'insolence le disputait à la grossièreté.

C'est pour remédier à cette pétaudière, qu'Henri III, par son aversion du désordre, nomma en 1585 un Grand Maître des Cérémonies de France et organisa la Maison du Roi de telle sorte qu'on ne laisse plus " les particuliers juges des égards qu'ils voudraient avoir, et des devoirs qu'ils auraient à rendre : le bon ordre, la philosophie même, et par conséquent la justice, ont obligé d'établir des règles de subordination. En effet, il serait très dangereux dans un État de laisser avilir les places et les rangs,… sans quoi le caprice, l'envie, l'orgueil et l'injustice attaqueraient également les hommes les plus dignes de leurs rangs." (d'après Nicolas Viton de Saint-Allais. 1816)

Cette notion d'étiquette allait sans cesse se préciser au cours de l'Histoire, et trouva son apogée sous le règne de Louis XIV, dont Saint-Simon affirme que même "à trois cents lieues de Versailles, et avec une bonne montre et un almanach, on pouvait savoir précisément ce que faisait le Roi à telle ou telle heure". Pour fixer les esprits, retenons que les courtisans étaient environ 3000 à Versailles et dans les alentours, mais pouvaient être jusqu'à 10000, à certaines périodes et pour certaines occasions ! Et tous devaient suivre avec précision l'étiquette du Château, sous peine de disgrâce.

 

Alors, quel était le rôle de cette nouvelle charge royale?

Il s'agissait, bien avant notre folie moderne de "spins doctors et autres experts communicants façon doreurs de pilules, d'organiser le prestige de la royauté, de mettre en scène le pouvoir et de faire du monarque, à la fois un personnage public et un homme différent des autres. Ceci dans le droit fil de la tradition médiévale de la double nature du Roi, (cf. l'ouvrage sur les "Deux corps du Roi" d'Ernst Kantorowickz) l'une mortelle et humaine, l'autre souveraine et éternelle. C'est ainsi qu'aux funérailles du Roi de France, lorsque toutes les solennités étaient terminées, le Grand Maître des Cérémonies, illustrant l'achèvement et la continuité, brisait son bâton de commandement, et le jetait dans la tombe en répétant par trois fois :

"le roi est mort, vive le roi !"

Car c'est un des paradoxes de cette fonction qui, en mettant en place un faste omniprésent et très codifié, aura permis de sacraliser certains évènements purement laïcs, faisant perdre ainsi, sans doute involontairement, dans ce domaine spécifique, le privilège exclusif détenu jusqu'alors par l'Eglise. En effet, les baptêmes, les mariages, les sacres, les offices funèbres ont continué de répondre aux exigences de la liturgie, mais ils intègrent désormais tout un décorum périphérique, qui n'a plus rien de religieux. A cela s'ajoutent les moments les plus divers de gouvernance et du quotidien du Roi, depuis la réception des ambassadeurs, les lits de justice, les entrées et départs des Princes, des puissances étrangères, en passant par le coucher et le lever du Roi, les banquets royaux, les chasses, mais aussi les déplacements de la cour, l'organisation des fêtes, jusqu'à l'ordre des préséances, des détails vestimentaires, des salutations, etc… Chaque heure, chaque journée du Roi, chaque saison, chaque tâche particulière, chaque action jusqu'à la plus intime fait l'objet d'un cérémonial de plus en plus exigeant, qui place la personne du Roi sur une sorte d'espace-temps inaccessible et quasi divin, en même temps qu'il l'emprisonne dans un carcan de formalisme de tous les instants.

Mais à bien y réfléchir, la République n'a pas changé grand-chose, en dehors des justaucorps, des perruques et des chapeaux à plumes, puisque même les chevaux de la Garde Républicaine participent au décor. Et si l'on ajoute à cela, aujourd'hui, les réseaux dits sociaux, les paparazzis, l'information en continue, la pompe élyséenne et la sécurité des VIP, les avions et les hélicoptères, les véhicules à gyrophares et les limousines à vitres teintées, les gardes du corps et les forces de l'ordre, sans oublier les sempiternels conseillers en tout et en image et les troupeaux de journalistes accompagnant le Chef de l'Etat, on voit que le cérémonial républicain n'a rien à envier aux équipages royaux de la Cour, et fait du Président de la République un homme presque "normal" quant à ses humeurs, exceptionnel quant à son quotidien et néanmoins constamment otage de ses propres servitudes.

Mais revenons à notre affaire.

 

 

Le Bijou du Maître de cérémonie [III]

Le Maître de Cérémonie.

 

Le Maître de Cérémonie de nos Loges, est en quelque sorte lui-même, qu'on le veuille ou non, le descendant maçonnique de la fonction royale, que nous venons de décrire très succinctement.

Peut-être m'objecterez-vous, pour mettre en avant, chez nous, l'originalité de cet Office, que nous y attachons, en plus, une dimension fortement symbolique, sans équivalent ailleurs. 

En êtes-vous si sûrs?

La différence, à mon avis, ne se fait pas tant sur la symbolique, mais bien plutôt sur les discours que l'on tient à son égard.

En effet, quel est le rôle de notre Maître de Cérémonie?

Si son domaine, heureusement plus restreint, est exclusivement le périmètre d'une Loge, il n'en est pas moins, et avant tout, le metteur en scène et l'accompagnateur du Rituel qu'il doit, évidemment, parfaitement connaître. Dans tous les rites, où cette fonction existe, c'est le Maître de Cérémonie qui est à la charnière de l'harmonie générale, de la fluidité de la gestuelle, de la synchronisation des rôles, de la place de chacun, de l'égrégore collective. Il est celui qui met en ordre les choses, "ordo ab chao", comme on dit au rite écossais.

S'il connait bien sa charge et l'estime à sa juste valeur, le Maître de Cérémonie doit alors la pratiquer avec solennité et sérieux, d'un pas assuré et calme, en marquant la régularité de sa progression d'un léger coup de canne au sol. C'est lui qui veille à ce que chacun soit placé en Loge selon son rang, et non au gré des états d'âme de chaque participant. C'est lui aussi qui organise les salutations et hommages lors de l'installation du nouveau VM. C'est lui encore qui est responsable des "accessoires" indispensables pour que la Tenue se déroule sans incident, et atteigne son but spirituel. C'est toujours lui qui donne l'entrée en Loge et en organise la sortie. Ainsi doit-il (devrait-il), s'assurer que chaque Officier connait parfaitement son rôle, et faire en sorte de travailler en parfaite complémentarité avec l'Expert, le Couvreur, l'Organiste (quand il existe), ainsi que tout participant qui aurait à intervenir en cours de séance.

Des bougies jusqu'au tableau de Loge, des téléphones portables (hélas) jusqu'à la pipe à lycopodes, du titre de chaque visiteur jusqu'aux cordons des Officiers, rien ne doit échapper au regard pointilleux du Maître de Cérémonie, afin que le rituel soit accompli sans heurt. Au sein de la Loge, il est le seul à pouvoir circuler en solitaire et nul ne se déplace sans être accompagné par lui, (pas même un TRF du 33ème étage). Oui, mais voilà…

Bref, sa fonction cérémonielle, toutes proportions gardées bien entendu, emprunte aux mêmes sources que celles que pouvait tenir auprès du Roi, le Grand Maître des Cérémonies de France. A ceci près, effectivement, que nous allons plus loin, trop peut-être, dans l'exégèse maçonnique et l'herméneutique ésotérique.

Un exemple :

Je lis dans divers ouvrages et planches, maintes fois recopiés et caviardés des uns sur les autres, que (je traduis et simplifie)  "Maître du Rituel, le Maître de Cérémonie aménage l'espace-temps du Nadir horizontal(?), en complémentarité avec l'Expert qui s'occupe du plan vertical. Quand l'un entrebâille la porte du Ciel, l'autre l'ouvre largement aux initiés… Grâce à lui les deux plans sont reliés, car il connait l'ordre cosmique et sa représentation géographique sur terre, laquelle projetée à l’intérieur du Temple participe à l'essor des ondes positives devant conduire à l'Egrégore universelle…" Et je ne vous parle pas des sefirots ni des influences zodiacales…

Or, avons-nous besoin de tels amphigouris pour mener à bien, tout simplement mais pleinement, la mission que nous confie le Vénérable en chaire?

 

(Suite et fin au prochain numéro)

Le Bijou du Maître de cérémonie [III]

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commentaires

Pierre Delune 10/11/2014 14:01

Concernant le verbiage maçonnique je crains, mon TVF, que vous n'ayez raison. Mais je pense aussi que celui-ci est néanmoins indispensable. En effet, c'est, le plus souvent, cet enrubannage plus ou moins ésotérico-illuministe, qui permet, au sens de donner un justificatif, à nombre de FM libres penseurs, de se déguiser en maitre d'hôtel, et de tourner autour du pavé mosaïque sans avoir trop le sentiment d'être ridicules. Si D. n'est pas toujours nécessaire pour mettre l'Homme au pas, ce dernier a néanmoins toujours besoin d'une liturgie pour avancer…. Félicitations pour votre travail, et pour la qualité de ce blog !

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